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Hommage à Nadine Picaudou, Historienne du Proche-Orient vivant

Nadine Picaudou (Crédits : Joël Arpaillange)

Il est difficile, lorsqu’on évoque Nadine, de séparer l’historienne, l’enseignante et la femme passionnée qu’elle était. Son œuvre est indissociable de sa vie, de ses engagements, de ses amitiés et de son attachement profond au monde arabe, plus particulièrement à la Palestine et au Liban.

Nadine Picaudou est décédée le 6 juillet 2026 à Toulouse, emportée par la maladie. Avec elle disparaît l’une des historiennes majeures du Proche-Orient arabe contemporain, mais aussi une femme forte et attentive aux autres. Toutes celles et tous ceux qui ont été ses étudiants se souviennent de son exigence et de son refus des facilités intellectuelles et des raccourcis. Elle n’a cessé de rappeler que le monde arabe ne pouvait être appréhendé comme un espace monolithique, mais comme un espace complexe, traversé par une pluralité ethnique et religieuse, façonné par des histoires et des temporalités propres. Ils savent aussi combien cette exigence intellectuelle s’accompagnait de générosité, d’écoute et de confiance.

Sa disparition endeuille le monde académique, mais aussi les milieux associatifs et culturels auxquels elle était profondément attachée, en particulier le festival Ciné-Palestine. Elle touche ainsi toutes celles et tous ceux qui, par la recherche, la culture ou l’engagement, œuvrent à faire connaître la Palestine, son histoire et sa société.

Une historienne au cœur du Proche-Orient

Née en 1951, Nadine Picaudou grandit à Nabirat, un village du Périgord où elle apprend très tôt l’attention aux traces du passé et à leur transmission. Après une khâgne au lycée Louis-le-Grand, elle intègre l’École normale supérieure et obtient l’agrégation d’histoire. En 1974, elle rejoint à Paris IV le séminaire de Dominique Chevallier, qu’elle assiste dans son organisation. Celui-ci constitue alors un lieu essentiel de formation, de rencontres et de circulation des savoirs sur le monde arabe contemporain. Henry Laurens, Sélim Nasr, Ahmad Beydoun, Mounzer Jaber, Saoud al-Mawla ou encore Souad Slim s’y côtoient. Selon la formule d’Henry Laurens, le séminaire était « un morceau du Liban en exil ». Candice Raymond le décrit, quant à elle, comme un espace où se retrouve une génération de chercheurs animés par une même volonté de renouveler l’histoire du monde arabe contemporain. Ce milieu intellectuel franco-libanais joue un rôle important dans la formation de Nadine et dans sa manière de penser le Proche-Orient, au plus près de ses sociétés et de leurs débats. C’est probablement au cours de ces années qu’elle noue des amitiés avec des chercheurs et des intellectuels libanais. Ces liens faciliteront ensuite son accès au terrain et lui permettront de s’inscrire dans un réseau proche des milieux progressistes libanais engagés en faveur de la cause palestinienne. Plus que de simples relations scientifiques, ils façonneront durablement son rapport au Liban et sa manière d’en écrire l’histoire.

À la différence de certains orientalistes qui ont construit leur objet depuis Paris, Nadine n’a jamais observé le monde arabe à distance. Elle arrive au Liban en 1977 et enseigne l’histoire et la géographie au Lycée français. Elle prépare alors, sous la direction de Dominique Chevallier, une thèse consacrée à l’histoire économique du Liban, mais ce premier projet n’aboutira pas. Entre 1977 et 1979, elle est également rattachée au Centre d’études et de recherches sur le Moyen-Orient contemporain de Beyrouth (CERMOC), devenu le Département des Études contemporaines au sein de l’Ifpo en 2003. Elle y participe, avec Jean-Pierre Bertrand et Aïda Boudjikanian, à une enquête publiée en 1979 sous le titre L’Industrie libanaise et les marchés arabes du Golfe.

Au Liban, elle se lie d’amitié avec Joumana Al-Soufi Richard, qui mène, sous la direction d’Olivier Carré, une recherche prédoctorale sur l’organisation sociale et urbaine de Tripoli ainsi que sur les milieux islamistes sunnites. Avec son amie sociologue, Nadine arpente les rues de la ville et perfectionne son arabe dans les souks. Jacques Richard, le mari de Joumana, alors attaché linguistique pour la section française de l’UNRWA, lui fait découvrir les difficultés de l’enseignement dans les camps de réfugiés. Elle l’accompagne à la rencontre des Palestiniens, auxquels elle consacrera désormais ses recherches et une nouvelle thèse, préparée sous la direction d’Olivier Carré.

Après un bref retour en France, elle revient au Liban en 1981 avec un contrat de recherche au CERMOC. Présente à Beyrouth lors de l’invasion israélienne de 1982, elle partage le quotidien d’un pays en proie à la guerre civile. Elle y découvre une société prise dans la violence, mais aussi un pays vivant et bouillonnant, traversé de débats, de résistances et de créations. Elle noue des amitiés profondes avec de nombreux intellectuels libanais et côtoie plusieurs figures du mouvement national palestinien. Cette immersion imprégnera durablement son travail.

Le Liban et la Palestine n’étaient pas, pour elle, de simples « terrains ». C’étaient des lieux habités, elle en connaissait les villes, les camps, les contradictions et les blessures, mais surtout les femmes et les hommes qui en écrivaient l’histoire. En 1985, elle soutient sa thèse, De la question de Palestine à la cause palestinienne. Genèse d’un mouvement national. Ce travail donne naissance à l’un de ses ouvrages majeurs, Le Mouvement national palestinien. Genèse et structures, publié en 1989. Devenu une référence, le livre demeure aujourd’hui incontournable dans le champ des études palestiniennes.

Cette proximité ne l’empêchait jamais de conserver la distance critique nécessaire à l’exercice de son métier. Elle avait au contraire une manière singulière d’articuler expérience vécue et rigueur scientifique. Nadine défendait la cause palestinienne sans jamais renoncer à la lucidité. Son engagement était celui d’une historienne convaincue qu’aucune paix ne peut être juste si elle se construit sur l’oubli, la négation des droits ou l’effacement des expériences vécues.

Rendre aux Palestiniens leur histoire

Historienne attentive à la parole, elle savait écouter les récits, recueillir les témoignages et restituer les expériences individuelles sans les réduire à de simples illustrations d’une histoire déjà écrite. Dans ses travaux sur le mouvement national palestinien comme dans son ouvrage Les Palestiniens, un siècle d’histoire, elle a contribué à rendre aux Palestiniens toute leur place dans une histoire trop souvent racontée à travers un prisme européen ou israélien.

Elle ne réduisait pas les Palestiniens au statut de simples victimes du conflit, ni à de froides statistiques consignées dans le registre des guerres successives. Elle les appréhendait comme des acteurs historiques, façonnant leur expérience nationale à travers le déracinement, l’exil, le nationalisme et la résistance. Elle montrait comment une société dispersée avait fait naître ses organisations, ses mémoires, ses formes de mobilisation et ses territoires symboliques.

Cette attention se prolonge dans ses recherches consacrées aux territoires de la mémoire, où elle interroge la manière dont les Palestiniens ont construit et transmis le souvenir de la perte, de l’exil et de la patrie. La mémoire n’était pas, pour elle, un substitut à l’histoire, mais une expérience sociale et politique qu’il fallait elle-même historiciser.

Nadine refusait les analyses faisant du Proche-Orient une exception incompréhensible ou un espace soumis à des déterminismes culturels, religieux ou confessionnels immuables. Elle ne considérait pas le Liban comme un pays frappé par une prétendue malédiction confessionnelle, mais comme une société façonnée par des processus historiques complexes : les transformations politiques et sociales, la colonisation, la construction de l’État, la formation des identités et les conflits de mémoire. Ses livres, de La Déchirure libanaise (1989) à La Décennie qui ébranla le Moyen-Orient, 1914-1923 (1992), ont précisément cherché à replacer les crises du présent dans la profondeur de l’histoire. Plusieurs décennies après leur publication, ils demeurent d’une étonnante actualité.

Une enseignante exigeante et généreuse

De retour du Liban en 1983, Nadine enseigne plusieurs années dans le secondaire. Elle commence ensuite sa carrière universitaire à Paris VII, avant d’être élue maîtresse de conférences à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO) en 1995. C’est avec elle que je m’inscris, en 1998, en thèse de doctorat sur les premiers temps de l’exil palestinien au Liban. Elle m’encourage à chercher des archives et me met en relation avec Ahmad Beydoun, qui codirigera informellement ma recherche. Tous deux aimaient organiser nos rencontres dans des cafés : Ahmad au Modca, à Hamra, puis, après sa fermeture, au Cavalier ; Nadine préférait Le Select, à Montparnasse, près de son appartement parisien.

Directrice exigeante, elle refusait les démonstrations paresseuses et les effets rhétoriques. Elle m’a appris à revenir sans cesse aux sources, à préciser les concepts et à ne jamais substituer mes convictions à l’analyse. Elle savait toutefois reconnaître ce qu’un travail pouvait avoir de personnel et d’original. Elle ne cherchait pas à former des disciples à son image : elle nous aidait à devenir les historiens que nous pouvions être.

À l’INALCO, elle enseigne l’histoire du monde arabe contemporain et crée un cours consacré à l’histoire politique de l’islam, à une époque où l’islamisme devient un objet central du débat public et académique. Là encore, elle résiste aux effets de mode et aux interprétations essentialistes, malheureusement toujours présentes aujourd’hui. Cette réflexion aboutit, en 2010, à la publication de L’Islam entre religion et idéologie. Essai sur la modernité musulmane. Elle y étudie l’historicité du « moment moderne » de l’islam et les conditions dans lesquelles celui-ci a pu être transformé en idéologie. Son propos est clair : l’islam politique doit être expliqué par l’histoire et non mobilisé comme une explication générale de l’histoire des sociétés arabes.

Élue en 2006 professeure d’histoire contemporaine des sociétés arabes à l’Université Paris 1, elle y forme et accompagne de nombreux chercheurs, dont Dima De Clerck, Philippe Pétrillat, Stéphane Malsagne et Kinda Chaib. Dans son dernier ouvrage d’historienne, Visages du politique au Proche-Orient, elle analyse les modes de construction de l’État, les mobilisations collectives et les usages de la violence non comme les manifestations d’une supposée exception arabe mais comme des pratiques historiquement situées de négocier le pouvoir, l’accès aux ressources, et la place de chacun dans la cité.

De Nadine Picaudou à Laure Catusse

En 2011, Nadine choisit de quitter l’université et de s’installer dans la région toulousaine avec Guy son compagnon, l’amour de sa vie, afin de profiter des dernières années auprès de lui. Mais Guy s’éteint le 10 août 2012. Sa disparition plonge Nadine dans une profonde douleur et ouvre un nouveau chapitre de son écriture désormais plus personnelle et littéraire.

En 2016, elle publie J’ai pris des trains dans l’hiver, en hommage à Guy. À l’occasion de la parution de ce premier roman consacré à sa mémoire, elle m’écrit : « Pour moi, l’émotion est immense en même temps que s’installe en moi, au plus profond, la sensation d’un vide abyssal ». Suivent La Maison de la fontaine et La Couleur du soir, publiés en 2022. L’historienne n’y disparaît pas complètement : on y retrouve son attention aux traces, aux lieux, aux absences et à ce que le passé dépose dans les vies individuelles. Mais son écriture se fait plus intime, plus libre, traversée par le deuil.

Lorsqu’elle revient une dernière fois au Liban en 2023, accompagnée de Nour Richard Guerroudj, sa filleule et fille de ses amis Joumana al Soufi et Jacques Richard, elle mesure la destruction et la métamorphose des lieux auxquels elle était attachée. Elle raconte à Nour son désarroi devant la disparition d’un monde qui avait profondément marqué sa vie. Les lieux de sa mémoire personnelle étaient aussi ceux d’une histoire marquée, à l’image de celle du Liban, par les déplacements et les reconstructions successives.

Une fidélité à l’histoire

Nadine Picaudou appartenait à une tradition intellectuelle qui refusait que l’historien se transforme en juge ou en idéologue cherchant dans le passé la confirmation de ses certitudes. Elle privilégiait la précision à l’éloquence, la complexité à la simplification et les questions aux réponses toutes faites. Son œuvre a déconstruit les récits dominants sans jamais céder aux facilités de la dénonciation. Elle a montré que les fragmentations, les crises, les violences, les guerres et les défaites du Proche-Orient n’étaient pas les manifestations d’une quelconque essence culturelle, mais le produit de processus historiques qu’il fallait patiemment restituer.

À une époque où le flot continu de l’information menace d’engloutir la mémoire, Nadine nous rappelle que l’histoire demeure indispensable pour comprendre le présent. Le passé ne disparaît jamais tout à fait : il reste inscrit dans les récits des hommes et des femmes, les archives, les images qui circulent et dans les textes qui s’écrivent. Avec la disparition de Nadine Picaudou, le Proche-Orient perd l’une de ses historiennes les plus fidèles et l’université une enseignante exceptionnelle. Celles et ceux qui l’ont connue perdent une amie, une collègue ou une directrice attentive, exigeante et profondément humaine.

Elle nous laisse une œuvre qui fait toujours autorité et une leçon essentielle : comprendre le Proche-Orient exige une immersion dans le terrain, c’est son plus bel héritage.

Bibliographie

Ouvrages

Avec Jean-Pierre Bertrand et Aïda Boudjikanian, L’industrie libanaise et les marchés arabes du Golfe, Beyrouth : Centre d’Etudes et de Recherches sur le Moyen-Orient Contemporain, 1979.

Le Mouvement national palestinien. Genèse et structures, préface de Maxime Rodinson, Paris, L’Harmattan, 1989.

 La Déchirure libanaise, Bruxelles, Éditions Complexe, 1989, 258 p. ; édition augmentée, 1992.

 Le Proche-Orient arabe au XXe siècle, Paris, La Documentation française, 1991.

La Décennie qui ébranla le Moyen-Orient, 1914-1923, Bruxelles, Éditions Complexe, 1992.

 Les Palestiniens, un siècle d’histoire. Le drame inachevé, Bruxelles, Éditions Complexe, 1997 ; nouvelle édition revue et mise à jour, 2003.

 L’Islam entre religion et idéologie. Essai sur la modernité musulmane, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 2010.

 Visages du politique au Proche-Orient, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2018.

 Directions d’ouvrages et de numéros collectifs

« La Palestine en transition : crise du projet national et construction de l’État », Annales de l’Autre Islam, no 8, ERISM-INALCO, 2001.

Territoires palestiniens de mémoire, Paris-Beyrouth, Karthala-IFPO, 2006.

avec Isabelle Rivoal Retours en Palestine. Trajectoires, rôles et expériences des returnees dans la société palestinienne après Oslo, Paris, Karthala, 2006.

avec Raphaëlle Branche et Pierre Vermeren Autour des morts de guerre. Maghreb-Moyen-Orient, , Paris, Publications de la Sorbonne, 2013.

Romans

Nadine Picaudou-Catusse, J’ai pris des trains dans l’hiver, Paris, Éditions Arcane 17, 2016.

Laure Catusse, La Couleur du temps, Paris, Éditions Arcane 17, 2022.

Laure Catusse, La Maison de la fontaine, Saint-Chéron, Éditions Unicité, 2022.


À propos de l’autrice de ce billet :

Jihane Sfeir est historienne du monde arabe contemporain, professeure à l’Université libre de Bruxelles. Elle est fondatrice de l’Observatoire des Mondes Arabe et Musulman (OMAM). Chercheure rattachée au REPI (Recherche en Enseignement et Politique Internationale), elle enseigne l’histoire contemporaine du monde arabe, l’empire ottoman et les relations entre l’Europe et le monde arabe. Ses recherches et publications portent sur les réfugiés palestiniens, les archives, l’histoire, la pensée politique et la mémoire dans le monde arabe avec une attention particulière pour le Liban.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Jihane Sfeir (10 septembre 2026). Hommage à Nadine Picaudou, Historienne du Proche-Orient vivant. Les carnets de l’Ifpo. Consulté le 13 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16rbo


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