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Au Liban, réhabiliter dans l’attente de la reconstruction

Courant mai 2026, une nouvelle attire mon attention dans le fil d’actualités sur la guerre au Liban : « Le village de Joya, situé dans le sud du Liban, subit une série de bombardements israéliens détruisant une large partie de son tissu bâti. » Je me revois alors à Beyrouth, fin janvier – début février de cette même année, où je mène une enquête de terrain sur les multiples initiatives de réhabilitation dans les zones libanaises détruites au cours de la guerre de 2023-2024. Je retourne à mon carnet de terrain, le nom de Joya y est accompagné d’une note : « exemple d’une localité presque entièrement reconstruite » durant la période du cessez-le-feu entré officiellement en vigueur le 27 novembre 2024, mais resté unilatéral tant les bombardements israéliens se sont poursuivis sur toute l’année 2025, jusqu’à la reprise d’une guerre d’ampleur à partir du 2 mars 2026. Malgré la continuation des agressions israéliennes, la période dite de « cessez-le-feu » avait été marquée par le retour d’une grande partie de la population déplacée et le lancement de plusieurs initiatives de réhabilitation. Ces dernières constituaient alors la forme d’intervention la plus réaliste pour rétablir les conditions minimales d’habitabilité et de vie quotidienne, tant que la guerre se poursuivait et que les conditions politiques nécessaires au lancement d’une opération de reconstruction centralisée demeuraient absentes.

Fig. 1 – Restructuration d’un bâtiment dans la banlieue sud de Beyrouth (Source : Rouba Wehbe, 2026)

Réhabiliter n’est pas une forme atténuée de la reconstruction ; c’est une logique d’intervention différente dans un contexte de guerre. La reconstruction constitue d’abord une opération politique qui marque avant tout une rupture : celle de la fin de la guerre et du lancement d’un projet qui dépasse la seule reconstruction matérielle. Selon les principes politiques de l’acteur qui la porte, elle vise à refonder les fondements politiques et économiques de la période d’après-guerre (Yahya et al., 2018). La réhabilitation, quant à elle, vise essentiellement à atténuer les effets directs de la guerre en permettant le retour des populations déplacées et le rétablissement rapide des conditions minimales de vie (UNISDR, 2017; Rolf Maier, 2010). Il ne s’agit pas de reconstruire à grande échelle, mais de réparer les constructions endommagées, tout en remettant en service les infrastructures essentielles (enlèvement des débris, remise en état des réseaux d’eau et d’électricité). Mais au-delà de la forme, la réhabilitation se distingue surtout par le fait qu’elle s’inscrit dans l’incertitude : intervenir alors même que la guerre peut reprendre et que ce qui a été rétabli risque d’être à nouveau détruit. C’est précisément cette intervention dans l’incertitude qui lui confère une portée politique. Réhabiliter, c’est rendre le retour possible. Ce retour vient contrecarrer la politique de terre brûlée qu’Israël impose par l’ampleur des destructions et par la violence exercée contre ceux et celles qui entament un retour, notamment dans la zone frontalière. C’est aussi éviter que le déplacement forcé ne s’installe durablement, même si un nouveau déplacement reste toujours dans l’ordre du possible, comme l’ont montré les trois dernières années de guerre au Liban, alternant des phases de haute et basse intensité.

Les entretiens que j’ai menés en janvier et février 2026 auprès d’informateurs clés connaissant les régions détruites, ainsi qu’auprès d’acteurs publics, gouvernementaux, municipaux, et issus des structures du Hezbollah, impliqués dans les efforts de réhabilitation et la planification d’une future opération de reconstruction, m’ont conduit à formuler deux observations sur les mécanismes de réhabilitation mis en place. Plus qu’elles n’apportent des réponses, ces observations ouvrent des pistes de recherche pour penser la relation entre réhabilitation et reconstruction dans le contexte actuel du Liban en guerre et endurant une crise multidimensionnelle. La première concerne une discordance territoriale entre les espaces ruraux du Sud-Liban et les espaces urbains, notamment la banlieue sud de Beyrouth. La deuxième porte sur une recomposition institutionnelle de l’action publique induite par la nécessité de réhabiliter dans l’attente de la reconstruction.

Une discordance territoriale de la réhabilitation

Les processus de réhabilitation dans les villages du Sud-Liban diffèrent de ceux mis en œuvre dans les centres urbains. L’exemple de Joya est révélateur. Ce village a été largement reconstruit à l’initiative de ses habitants et avec le soutien de sa diaspora relativement aisée. « Ils ont même reconstruit le stade municipal, on dirait mieux que celui de Beyrouth », me dit mon interlocuteur, un journaliste qui a couvert ces travaux. De nombreux villages ont ainsi connu des formes avancées de réhabilitation résidentielle malgré la poursuite des agressions israéliennes durant la période du cessez-le-feu unilatéral. Toutefois, chacun a reconstruit selon ses capacités. D’autres villages, dont les habitants disposent de ressources plus limitées, ont simplement « redressé quatre murs » ajoute mon interlocuteur, afin d’exercer leur droit fondamental au retour et d’esquiver la dureté d’un déplacement largement catalysé par un marché extractif et opportuniste (Abou Ibrahim et al., 2025). Dans certains cas, des associations ont soutenu l’installation de logements préfabriqués à proximité des maisons détruites. Cette relative rapidité d’action tient également aux caractéristiques du tissu bâti villageois. Dans les petites constructions en monopropriété, les décisions sont plus simples à prendre, les contraintes techniques moins importantes et les coûts relativement plus maîtrisables que dans les copropriétés de la banlieue sud, dans un tissu urbain dense où les immeubles atteignent fréquemment une dizaine d’étages. Les habitants ont ainsi souvent avancé eux-mêmes les coûts de réhabilitation, dans l’espoir d’être ultérieurement indemnisés par le programme gouvernemental de compensation annoncé pour le secteur résidentiel (Ministère de l’Environnement, 2025).

Fig. 2 – Classification des interventions en fonction du type de dommages subis par les bâtiments et les logements (Ministère de l’Environnement, 2025, p. 1)

La relative fluidité observée dans les villages contraste ainsi avec la lenteur des interventions dans les pôles urbains. Cette différence tient certes aux contraintes spatiales, structurelles et à la densité du bâti, mais également au manque de financement auquel sont confrontés aussi bien l’État que le Hezbollah, les deux principaux acteurs susceptibles de porter une opération de reconstruction. Le gouvernement a ainsi adopté une méthodologie classant les bâtiments endommagés par type d’intervention (Figure 2). Les institutions du Hezbollah ont adopté une démarche identique, mais contrairement au gouvernement, ont exécuté une large partie des travaux (Bazi, 2025). Cette approche consistant à préserver ce qui peut encore l’être par des travaux de restructuration diffère de la logique de démolition-reconstruction qui avait largement caractérisé la période de reconstruction post-2006.

Cela dit, cette discordance territoriale dans l’action entre villages et espaces urbains n’est pas nouvelle. Elle était déjà perceptible après la guerre de 2006, mais elle fut largement occultée par la centralité accordée à la reconstruction de la banlieue sud de Beyrouth (Al-Harithy, 2010). Celle-ci s’était imposée comme l’emblème médiatique et politique de la reconstruction, reléguant au second plan les multiples processus par lesquels les habitants du Sud ont eux-mêmes reconstruit leurs maisons. Si cette reconstruction avait alors bénéficié d’importants financements extérieurs, elle n’en demeurait pas moins portée par les habitants eux-mêmes. Cette forme d’occultation n’est d’ailleurs pas propre à l’après-2006. Elle était aussi observable au lendemain de la guerre civile (1975-1990), marquée par l’invasion et l’occupation israéliennes (1978-2000), lorsque les actions de reconstruction menées par les populations déplacées de retour dans leur région d’origine se déployaient à l’ombre de la reconstruction du centre-ville de Beyrouth, alors érigé en principal symbole de la reconstruction dite nationale (Khalaf et al., 1993). Dans les deux cas, l’attention portée aux grands projets urbains a eu tendance à invisibiliser les multiples initiatives ordinaires de retour, de réparation et de réhabilitation portées à l’échelle locale. Pourtant, ces processus se révèlent particulièrement inventifs, adaptatifs, et relativement moins dépendants de financements internationaux politiquement conditionnés par les donateurs.

Cette discordance territoriale dans la mise en œuvre des processus de réhabilitation mérite ainsi d’être davantage étudiée, pour en tirer des enseignements opérationnels susceptibles d’éclairer les politiques futures de réhabilitation et de reconstruction.

Une recomposition institutionnelle de la réhabilitation

À travers les différentes initiatives de réhabilitation mises en œuvre dans ce contexte d’incertitude et de guerre, une recomposition institutionnelle de l’action publique se dessine. Des institutions historiquement centrales dans la conduite des opérations de reconstruction et des grands travaux publics au Liban sont devancées par des acteurs publics plus proches de la réalité du terrain et davantage en prise avec les besoins immédiats des territoires affectés.

Dans le secteur des infrastructures, le Conseil de développement et de reconstruction (CDR), principal acteur public des politiques de reconstruction depuis la fin de la guerre civile et lors de la reconstruction post-2006, se trouve aujourd’hui devancé par d’autres institutions publiques telles que l’Électricité du Liban (EDL), le Conseil du Sud (CdS) et même des municipalités. Le CDR demeure au stade de la planification de son projet central, le Lebanon Emergency Assistance Project (LEAP), financé par la Banque mondiale à hauteur d’un milliard de dollars, dont 250 millions avaient été approuvés au moment de la rédaction de ce billet. Conçu non pas comme un programme de reconstruction mais comme un dispositif de relèvement d’urgence, ce projet vise la remise en état rapide des infrastructures et des services publics essentiels (World bank, 2025). Une partie de ces interventions a toutefois été réalisée par d’autres institutions avec leurs propres moyens et selon des modalités opérationnelles spécifiques.

EDL, par exemple, a réalisé une large partie des travaux prévus dans le volet consacré aux infrastructures électriques du LEAP. Cette capacité de réaction de l’EDL a été soulignée par la plupart de mes interviewés, y compris par le vice-président du CDR lui-même : « L’EDL, par exemple, a effectué des travaux que nous étions censés effectuer dans le cadre du projet LEAP… Elle a pu le faire grâce à une avance de trésorerie publique, et en sous-traitant les travaux à un maître d’ouvrage ».

Le Conseil du Sud constitue un second exemple. Historiquement chargé du développement local, de l’appui aux collectivités et de l’assistance aux populations affectées par les conflits dans sa zone d’intervention, il est principalement intervenu sur les infrastructures et les équipements publics, domaine de compétence du CDR. Les données relatives à ses interventions entre 2025 et début 2026 font état de près de 470 opérations financées sur fonds publics : 285 réhabilitations d’équipements publics, dont 190 écoles, une soixantaine d’interventions sur les réseaux d’eau, une autre soixantaine sur le réseau électrique dans certains endroits en collaboration avec EDL, et le reste sur l’infrastructure routière. À titre de comparaison, après 2006, 700 écoles avaient été réhabilitées en l’espace de deux ans à l’échelle nationale, majoritairement par le CDR, dans un contexte marqué par des capacités financières et opérationnelles sans commune mesure avec celles d’aujourd’hui. Selon le président du CdS, ce dernier bénéficie d’une plus grande flexibilité dans ses modalités opérationnelles, ce qui lui permet d’accélérer le lancement des travaux, alors que le CDR doit notamment répondre à des exigences de financeurs internationaux.

Le cas de l’Union des municipalités de la banlieue sud est encore plus révélateur de cette recomposition institutionnelle de la réhabilitation. Au-delà de son rôle d’opérateur, elle est progressivement devenue un véritable acteur de coordination des différents processus de réhabilitation dans son territoire. Alors qu’après 2006 elle était restée en retrait, tant par rapport au projet Waad pour la reconstruction résidentielle mené par le Hezbollah que par rapport aux travaux d’infrastructures pilotés par le CDR, elle occupe aujourd’hui une position centrale dans les deux secteurs. Courant 2025, l’Union a agi sur l’évaluation des destructions, la gestion des débris, la réhabilitation d’infrastructures et la restructuration des bâtiments endommagés, exerçant pleinement des prérogatives municipales longtemps déléguées au Liban à des institutions publiques et gouvernementales, particulièrement dans un contexte de post-guerre.

À titre d’exemple, sur le dossier de restructuration des bâtiments, l’Union a notamment été à l’initiative de l’implication du Conseil supérieur du secours (CSS), l’institution gouvernementale compétente en matière de réhabilitation post-désastre et post-guerre, afin qu’il prenne en charge une partie des travaux de restructuration jusque-là réalisés par les institutions du Hezbollah. Celles-ci avaient déjà engagé près d’un milliard de dollars dans les opérations de réhabilitation résidentielle au moment de l’enquête. L’Union poursuit depuis un dialogue continu avec le gouvernement afin de concrétiser cette implication, alors qu’après 2006, le rôle du CSS s’était essentiellement limité à la gestion des compensations des bâtiments endommagés. Grâce à une équipe d’ingénieurs, d’architectes et de techniciens volontaires montée avant même le cessez-le-feu du 27 novembre, l’Union a aussi produit les études techniques nécessaires à l’identification des bâtiments à restructurer et les plans d’exécution. Cette expertise est élaborée dans un cadre de coordination permanent avec, d’un côté, les institutions du Hezbollah produisant des évaluations, des études et effectuant des travaux de restructuration, et de l’autre, Khatib et Alami, le consultant officiel du gouvernement chargé d’encadrer l’intervention du CSS sur le terrain.

Cette deuxième observation ouvre une piste de recherche sur ces acteurs pivots de la réhabilitation, dont le rôle semble se renforcer à mesure que l’opération centralisée de reconstruction demeure suspendue. Comment cette recomposition institutionnelle évoluera-t-elle ? Assiste-t-on à une transformation de la gouvernance des travaux publics et de la réhabilitation, ou à une configuration transitoire propre à cette période d’incertitude ? Les cas de l’Union des municipalités de la banlieue sud, du CSS, d’EDL, mais aussi des institutions liées au Hezbollah, mériteraient d’être étudiés plus en profondeur afin de comprendre comment se reconfigurent les compétences, se négocient les responsabilités et se produisent les expertises dans ces processus de réhabilitation.

Conclusion

À l’aune de la reprise de la guerre depuis début mars, et de l’ampleur des destructions enregistrées au cours des quatre derniers mois, les processus décrits ici, notamment les formes ordinaires de réhabilitation observées courant 2025, deviennent beaucoup plus difficiles à envisager. Plus de 80 villages ont été rasés, tandis que plusieurs villes du Sud, notamment Bint Jbeil et Nabatieh, ont subi des destructions qui dépassent désormais le seul tissu bâti et affectent également les registres fonciers, cadastraux et civils. Dans ce contexte, la discordance territoriale pourrait évoluer vers une véritable dislocation territoriale, tandis que la recomposition institutionnelle s’inscrit désormais dans un contexte politique de plus en plus clivé.

Références

Abou Ibrahim, Lama, Sarah Kahlil, et Lama Alaeddine. The Impact of the Israeli War on Lebanon: The Housing Crisis Worsens and Enters a New Phase. Public Works. 2025. En ligne : https://publicworksstudio.com/housing-challenges-in-the-post-war-period-what-is-happening/ .

Al-Harithy, Howayda. Lessons in post-war reconstruction  : case studies from Lebanon in the aftermath of the 2006 war / edited by Howayda Al-Harithy. London New York : Routledge. 2010. (Planning, history and environment series).

Bazi, Fouad. « 492 buildings for renovation in the southern suburbs costing $40 million », Al Akhbar. 18 juillet 2025. En ligne

Khalaf, Samir, Philip Shukry Khoury, et Richard Sennett. Recovering Beirut: urban design and post-war reconstruction. Leiden : E. J. Brill. 1993. (Social, economic and political studies of the Middle East ; n˚ 47).

Rolf Maier. Early recovery in post-conflict countries: A conceptual study. [s.l.] : Clingendael Institute. 2010.

UNISDR. Build Back Better, In recovery, rehabilitation and reconstruction. [s.n.]. 2017.

World bank. Lebanon Emergency Assistance Project. Rapport PADHI01111. [s.n.]. 2025.

Yahya, Maha, Marc Lynch, Frederic Wehrey, et al. The Politics of Post-Conflict Reconstruction. 2018. En ligne : https://carnegieendowment.org/posts/2018/09/the-politics-of-post-conflict-reconstruction.


Rouba Wehbe est chercheuse associée au CERI -Sciences PO à Paris, et à l’Ifpo. Elle est l’autrice du blog  Where we stand

Rouba Wehbe
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Rouba Wehbe is a PhD candidate at Sciences PO Paris, CERI and a research fellow at IFPO. Adopting an urban… Lire la suite

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Rouba Wehbe (8 juillet 2026). Au Liban, réhabiliter dans l’attente de la reconstruction. Les carnets de l’Ifpo. Consulté le 10 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16j25


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